Hans Schnorf

Hans Schnorf, petites planches visionnaires

Le paysage est le thème de l’exposition de Hans Schnorf à la galerie Rosa Turetsky à Genève. Or le titre donné à cette présentation, Réminiscences de l’inconnu, précise le propos tout en nous renvoyant en direction de l’imprécis, non du vague, mais de la vague! Les petits tableaux sur des planches de récupération de format oblong sont autant de condensé d’une atmosphère et d’une émotion. La vague apparaît comme la superposition de toutes les vagues de toutes les mers du monde, les mers noires se profilent à l’horizon à l’instar d’une chaîne montagneuse et la montagne est un sommet qui figure la nature même de la montagne, une bosse qui invite à l’ascension et reste pourtant inaccessible.
Peints à l’acrylique, ces petits tableaux sont de pures harmonies, jaune safran et bleu opale, vert aqueux et goudron, à la fois opaques et d’une parfaite transparence. Leur brillance ajoute à leur caractère un peu précieux, et surtout poétique. Quant aux bords inégaux de la planche d’origine, ils esquivent ainsi la précision du contour et de la frontière, et insistent sur les notions d’usure et de fragment – mais d’un fragment qui, par l’effet de la suggestion, représente le tout. Pour l’artiste zurichois, il y a continuité entre les précédents tableaux abstraits, quasi monochromes, et cette nouvelle série, dans le sens où le paysage imaginaire, qui rappelle les lavis de Victor Hugo, est en quelque sorte une vue de l’esprit, et que la composition non-figurative reflète un peu de notre monde.
Quoi qu’il en soit, le silence règne ici en maître, car le fin mot demeure inaccessible: «Ce que j’ai dit, relève Hans Schnorf, peut être interprété au mieux comme une note inscrite en marge qui passe à mille lieues de l’essence même du tableau.» Plus intuitif, et aisé d’accès, que par le passé, plus gestuel aussi, même si le geste en question est contenu, miniaturisé, le travail du peintre, ainsi accroché à hauteur de regard, comme une frise, se prête à une lecture axée davantage sur la sensation, et l’émotion, que sur l’intellect.

Laurence Chauvy - Le Temps - lundi 29 février 2016

«L'horizon et la ligne sur laquelle le regard du spectateur revient systématiquement, il est en quelque sorte la marque de référence du tableau et ne tolère aucune marge d'erreur.»

«Le cycle «transition» (2017) doit agir en catalyseur émotionnel et déclencher une sensation de profondeur, d'espace infini, de lumière, de repos et de silence. »

Hans Schnorf

La peinture d’Hans Schnorf s’engendre au seuil de l’absence de paroles. Chaque mot échoue à dire, passe à côté. Celui qui s’y engage se parodie en croyant trouver là un sens à sa voie qui n’en a guère. D’où la nécessité de la peinture. L’artiste zurichois tente de la conquérir en la ramenant à son origine. Certains ont cru s’en sortir par des recherches superfétatoires : ils n’ont fait que biaiser ou se perdre en oubliant que la peinture est une histoire qui ne peut dire. Une histoire sans récit. Un regard sans frontières, infini. Hans Schnorf le précise : «Lorsque on me demande de m’exprimer sur mes œuvres, de les «expliquer», je m’entends répondre des formules assez vides de sens, ce que j’ai dit peut être interprété au mieux comme une note inscrite en marge qui passe à mille lieues de l’essence même du tableau ». Un temps le peintre a pensé appeler ses œuvres «irrelevant paintings» avant d’y renoncer même si une telle acception aurait évité tout bavardage. Et l’artiste d’ajouter : « Que suis-je censé dire si je ne sais pas moi-même au juste ce qui m’a motivé de peindre tel ou tel tableau? » Rien ou tout suivant l’angle avec lequel on se saisit du problème.
Demeure comme chez Bram van Velde rien d’autre que la peinture-peinture. Le reste est accessoire. La peinture est sa seule fin et elle ne se laisse pas résumer en mots.
Elle a mieux à faire. Mais son exigence réclame un long temps et une longue ascèse. Il faut le temps à un artiste pour se trouver lui-même et posséder la technique nécessaire pour atteindre ce qui ne se dit pas. Sans cela la peinture reste une vision d’apparence, comme trouvée dans un miroir. Hans Schnorf par son intelligence du dedans et par le mystère de la transformation du réel parvient donc à s’exclure d’une telle erreur et donner des limites à une forme d’absolu. En ce dialogue intime et continu, en cette immersion une émotion jaillit pour que persiste quelque chose d’intangible et de durable. De l’inspiration initiale, du hasard et de la confrontation au principe de réalité émanent des propositions imprévues. Elles ne se racontent pas : elles se regardent.
Oui, les mots sont impuissants, ils n’y peuvent rien, les mots, ils voudraient pourtant bien faire mais cela leur échappe définitivement.

Jean-Paul Gavard-Perret