Natacha Mercier

Des racines et des ruines : Une archéologie du sapin de Noël

Au croisement du réel et de l’apparence, ces œuvres interrogent la destinée trouble du sapin de Noël, symbole éphémère d’un folklore consumériste, transplanté du mythe sylvestre aux marges désenchantées de la ville. Dans cette série, le conifère glisse du statut d’icône festive à celui de résidu urbain, flottant entre illusion et abandon. Le sapin de Noël devient un opérateur critique, un objet frontière qui traverse les régimes de l’image, de l’apparition et de la perte. D’arbre rituel enraciné dans la forêt européenne à déchet post- festif gisant sur l’asphalte, il condense un devenir, une temporalité fracturée, une économie du visible.

Mon geste s’inscrit dans ce que Walter Benjamin appelait une « lecture des ruines » : ce que la modernité oublie, l’image l’enregistre malgré elle. On pense à Stoichita et à sa Brève histoire de l’ombre, lorsqu’il évoque l’ombre comme double, comme premier pas vers l’art — et vers la disparition. Ici, les arbres projetés sur les murs de béton ne sont plus que simulacres, captifs d’un théâtre urbain où la lumière est crue et l’origine incertaine. Ce que l’on voit, ce n’est pas tant l’arbre que son souvenir — son image comme substitut du corps.

Je ne dénonce pas, je documente une mutation : celle d’un objet de croyance devenu décor, puis déchet. Par la peinture, je réinjecte du temps, de l’ambiguïté et du silence dans cette migration absurde. Le sapin, figure saisonnière par excellence, devient ici témoin du devenir des images et des croyances, à l’heure où le folklore se dilue dans le spectacle, et la nature dans la ville.

Natacha Mercier 2025

Natacha Mercier, La nuit comme lieu.

« Voir, c’est par principe voir plus qu’on ne voit, c’est accéder à un être de latence »

Chez Natacha Mercier, la peinture n’est pas un simple reflet du visible, mais un seuil — un espace de passage entre présence et effacement. Depuis plusieurs années, l’artiste développe une pratique exigeante où peinture, installation, photographie et vidéo s’articulent autour d’une même question : Comment rendre perceptible l’invisible et donner forme à ce qui échappe à l’œil nu ? Chaque œuvre devient ainsi un dispositif de vision, un lieu où le regard se recompose.

Sa recherche conjugue réflexion critique et perception sensible, dans une approche où la vision devient acte de pensée, qui interroge nos manières d’habiter le monde. Les toiles de Natacha Mercier ne se contentent pas de représenter; elles déplacent le regard, le déroutent, l’obligent à réapprendre à voir. La surface picturale, lisse et silencieuse, devient un champ d’instabilité où s’éprouve la fragilité du voir. L’image y flotte, oscillant entre matière et lumière, présence et retrait. La nuit y installe un temps suspendu, où les sens prennent le relais du regard et apprennent à percevoir autrement.

Ses peintures procèdent d’un processus long, presque alchimique : strates de glacis, ponçages successifs inspirés des techniques de carrossiers, vernis imperceptibles absorbent et restituent la lumière avec une précision millimétrée. Ce feuilletage, analogue à une photographie inversée, produit une vibration optique à la limite du discernable. Sous cette neutralité apparente s’inscrivent le temps du geste, la densité de la matière et la mémoire du regard. Les séries récentes de forêts — The Queens — explorent la nuit comme territoire sensible et mémoriel. Ces paysages réinventés, nés de réminiscences visuelles et sensorielles, se construisent moins dans l’observation que dans la remémoration. On y retrouve le regard de Julien Gracq (Lettrines II, Paris, José Corti, 1974), pour qui le paysage n’est jamais spectacle mais apparition différée mais une reconnaissance lente et progressive du monde. Dans la pénombre de ses toiles, le spectateur est invité à un état d’attention suspendue, où la peinture cesse d’être un objet pour devenir un lieu mental et respirant, habité par la durée et la temporalité.
Sous la rigueur technique et la précision du dispositif, Natacha Mercier élabore une dramaturgie du regard. Ses œuvres sollicitent une perception active, mais offrent surtout un moment d’intimité avec le visible : le spectateur ne se contente pas de voir, il se découvre en train de regarder. Cette relation immersive -déjà éprouvée dans l’installation présentée au Laac à Dunkerque (2023)- transforme la contemplation en introspection : la toile devient un double mouvement, à la fois perceptif et méditatif, où la durée et la fragilité du visible se redéfinissent. Enfin, sans jamais recourir à l’illustration, Natacha Mercier fait de la disparition dans la nuit un motif critique et existentiel. Dans un monde surexposé et accéléré, ses peintures restituent à l’obscurité son pouvoir de silence et de révélation. Le noir devient un espace d’insoumission, un territoire de résistance au vacarme visuel : une écologie de la perception, lente et sensible, où se rejoue la possibilité d’un rapport au monde attentif, vulnérable et vivant.

Élise Morvan, 2025