Catherine Gfeller

Catherine Gfeller pratique la photographie depuis l’âge de dix-neuf ans. Après des études de lettres (histoire de l’art, littérature française et histoire) aux universités de Neuchâtel et Lausanne entre 1985 et 1991, elle obtient un diplôme pédagogique qui lui permet d’enseigner l’histoire de l’art. Conjointement à ces activités, elle entreprend de nombreux voyages photographiques à travers les continents. En 1995, une bourse de l’Etat et de la Ville de Neuchâtel lui permet de résider un an à New York, où elle s’installe pour suivre les enseignements de la School of Visual Arts. Obtenant en 1999 un atelier à la Cité des Arts de Paris, elle s’établit dans cette ville. Son travail, déjà récompensé plusieurs fois, se voit décerner le prix de la Fondation HSBC pour la photographie. A partir de 2000, Catherine Gfeller explore les médiums vidéo et son pour évoquer des histoires entremêlant fiction et réalité, langage et image. Elle obtient en 2003 un DEA en esthétique et psychanalyse à l’Université de Montpellier. Dès 1988, les expositions personnelles et collectives s’enchaînent, notamment au Museo de Arte Contemporaneo à Santiago du Chili en 1995, au Musée des beaux-arts de Lille en 2002 et la même année au Centre culturel suisse à Paris, ainsi que dans plusieurs galeries internationales. En 2010 et 2011, le Musée des beaux-arts de la Chaux-de-Fonds puis le Kunstmuseum Luzern lui consacrent une rétrospective en deux volets.
Commentaire sur l’œuvre: En 1985, les couleurs de la Californie entraînent Catherine Gfeller vers la photographie. Durant une dizaine d’années, de nombreux autres voyages confirment ce désir de puiser dans le paysage les pigments de ses images. Dépouillées de toute présence humaine, ces compositions au chromatisme éclatant, aux lignes sobres et aux cadrages rigoureux jouent des ondulations de la nature comme le ferait un tableau abstrait. Lorsqu’elle se rend à New York, avide de nouvelles techniques pour incarner ce métissage entre photographie et peinture, elle se laisse happer par l’architecture d’acier et de brique, les enseignes lumineuses et le défilé des taxis jaunes. Peu à peu, ses photographies se multiplient et se superposent, dans des montages juxtaposant différents fragments visuels en longues suites horizontales ou verticales. La ville bruyante et surpeuplée envahit alors cet univers épuré, et de collisions d’images en chevauchements, de transparences en enchevêtrements, de répétitions en saccades, ses photographies résonnent en chœur avec le chaos citadin. Les pulsations urbaines s’accélèrent, la composition se densifie et s’emplit de passants.
Dans une complexification constante des agencements, les images s’interpénètrent pour tisser des histoires de plus en plus déchaînées et multicolores. Ses tirages photographiques deviennent des blocs monumentaux de sensations qui s’entrechoquent. A Paris, la figure humaine, et plus particulièrement celle de la femme, acquiert une place grandissante dans le travail de l’artiste, jusqu’à devenir le sujet principal de vidéos et de photographies (Les Déshabilleuses, 2002, Les Frayeuses, 2007, Les Dérangeuses, 2008). L’artiste tourne désormais son regard vers l’intime, le quotidien ou le récit autobiographique allié à une trame fictionnelle. Reformulant une réalité éclatée en images et en sons, avec des couleurs intenses et explosives, Catherine Gfeller cultive invariablement une ambivalence entre le rêve et le réel, le familier et l’étrange. Elle s’amuse avec les références spatiales afin de troubler l’appréhension univoque de l’image et s’approche toujours plus d’un langage de l’inconscient.

Séverine Fromaigeat pour Sikart (Schweizer Künstler Lexikon); Mars 2010

Catherine Gfeller im Zentrum Paul Klee
Nachdem 2014 das Künstlerduo Lutz & Guggisberg im Zentrum Paul Klee (ZPK) verschiedene Arbeiten realisiert hat, ist der diesjährige Gast die 1966 in
Neuenburg geborene Fotografin, Video- und Performancekünstlerin Catherine Gfeller. Seit Februar und noch bis Januar 2016 präsentiert sie unter dem Motto ZIG ZAG ZPK ein Dutzend Installationen, die an Klees Kunst anknüpfen. Seit Jahren bespielt Gfeller bedeutende Bauwerke in der Schweiz, wie die Villa Turque, ein Frühwerk von Le Corbusier, oder die barocke Abteikirche in Bellelay.
Tritt man von Süden in die „Museumsstrasse“ des ZPK so fällt der Blick auf die Stadt der Träume, bestehend aus zehn Bildern mit vergrösserten Details aus Werken von Klee, in die Gfeller eigene Aufnahmen von Bern hineinprojiziert. Nicht zufällig wählte sie für ein Bild Klees Aquarell Polyphon gefasstes Weiss, in dem sich transparent überlagernde Farbflächen harmonisch „zusammenklingen“. Klee nannte diese Kompositionsmethode nach dem Vorbild der Kontrapunktlehre „bildnerische Polyphonie“. Durch Mehrfachbelichtung oder Überblendung digitaler
Aufnahmen betreibt Gfeller selbst eine „fotografische Polyphonie“. Indem sie nun erstmals mit Klee zusammen musiziert, entstehen nie gehörte Kompositionen. Als Kontrapunkt zur aktuellen Ausstellung Klee in Bern präsentiert Gfeller auf
zwei zu einem Diptychon vereinten Bildschirmen ihr Video Ville en Fugues. Den musikalischen Gesetzen der Fuge folgend überschneiden sich die in Bern
gefilmten Szenen von Passanten, vorbeifahrenden Trambahnen, deren Fenster das Strassenleben reflektieren. Das Diptychon erinnert an Klees Gedanken über Simultanität und polyphone Malerei, die er in Delaunays Gemälde Les fenêtres
sur la ville von 1912 verwirklicht sah, das er mit einer Fuge vergleicht. Klee stellt sich vor, wie sich Musik rückwärts gespielt anhören würde und vergleicht in
seinem Tagebuch diese Bewegung mit dem „Spiegelbild in den Seitenfenstern der fahrenden Trambahn“. Ein von Gfeller entworfener Audioguide entführt den Besucher auf eine einstündige „Reise ins Land der besseren Erkenntnis“ durch und um das ZPK. Selbst vor den Toiletten macht sie nicht Halt, wo die Toninstallation Radio ZPK. A Detective in the Zentrum Paul Klee den Benutzer Zeit und Örtchen vergessen lässt.

Régine Bonnefoit, Neue Zürcher Zeitung, Zürich, 08.08.2015

L’Année Gfeller : exil de l’exil

Le Zentrum Paul Klee à Bern invite Catherine Gfeller pendant toute l'année 2015. Elle réalisera une douzaine d'interventions en un dialogue avec l’art de Paul Klee - mais pas seulement - et dans des endroits plus ou moins invraisemblables. Elle passera de l'installation à la performance, de la photographie, la vidéo et la poésie. Se succèderont : « Ville de rêves » (photographie dans le cadre de « Klee à Berne », puis Ville en fugues » (vidéo), « Secret du sac à main » (autre vidéo mais ici dans l’antre de l’âme), « une filmeuse au ZPK » (installation dans des toilettes…), « Anfang eines gedichtes » (sets de table), « Make a movie with the artist », « le festival des post-it » (installation participative), « artiste en plein travail » (performance), « Voyage au pays de la meilleure connaissance ». Par la diversité de ses approches l’artiste va poursuivre une œuvre unique qui reste aussi un projet de vie (un peu à la manière d’une Sophie Calle ou d’une Orlan, mais selon d’autres stratégies). L’artiste permet d’éprouver et de vivre tout lieu de manière intempestive. Elle les découpe en "multipartitas" : l’œil du spectateur s’y égare plus qu’il ne s’en empare.
Dans chaque projet une structure « architecturale » porte le réel à des résonances imprévues. Fixité et univocité y sont remises en cause. Catherine Gfeller donne au réel une beauté « hors cadres », « hors lieux » qui n’a jamais rien de trivial. Elle accorde une âme aux êtres et aux lieux qui semblent l’avoir perdue et le tout avec une constante ironie. Pris en défaut de toute certitude, chaque projet explore le réel dans un écart vital et fragile, une présence complexe au sein de montages qui le sont tout autant. La vie se réinvente en chaque lieu ou projet. La vie se « réimage » en histoires ou destins loin de tout lyrisme mais avec âpreté qui invite toutefois à la rêverie dans une grammaire topo-graphique où les échelles de mesure, les unités métriques sont distanciées dans divers « rapports de position » miniaturisés ou agrandis qui arrache à l’art toute puissance de langage totalitaire par sa fonction de relation. Exil de l’exil de telles œuvres apprennent que les os sont le squelette de l’air, les mots sa chair. Si bien que la question se pose : de quel air sommes-nous faits ?

Jean-Paul Gavard-Perret, Journal 24 Heures, Lausanne, février 2015