Isa Barbier

Ce qui apparaît, comme au théâtre, est une illusion concrète, des ailes d’anges flottant dans l’espace comme des poumons envolés. Le travail du dessin, inaugural, est formé de précipitations de traits, d’expérimentations géométriques promises à l’ascension. Epicure appellerait peut-être cela le clinamen.
Ce sont des organisations archétypiques, des symétries, des répétitions. La mine de plomb est d’une légèreté considérable. Isa Barbier (née en 1945) invente des « épiphanies païennes », selon la belle expression de Nathalie Ergino, qui a pu repérer chez l’artiste quatre types de travaux : « les dessins sur papier », « les reliefs muraux », « les installations in situ », « les microstructures ou « presque » rien de tarlatane, de calque, de feuilles ou de plumes ».
Ses œuvres sont en effet des microcosmes, des propositions d’êtres destinées à dialo- guer avec les lieux qui les accueillent, des invitations à la méditation. Ce sont des royaumes aériens, des corps soufflés, pneumatiques, des vibrations musi- cales organisées en constellations. Il y a ici de la liturgie, une façon de chorégraphier l’invisible en constituant des nuées aussi inspirantes qu’apparemment éphémères. Il y a des pluies d’atomes, des nuages, des spirales, des suspensions de vide. Isa Barbier enchante l’espace, l’ouvre en le dessinant en une multitude de points d’équilibres, fascinants parce qu’impossibles à tenir, et pourtant stables comme des couronnes nuptiales. Isa Barbier nous apprend à vivre sur la pointe des pieds, à nous déplacer sans bruit, à tourner sur nous-même comme une élégante sous sa capeline de plumes»

Article publié par Fabien Ribery, le 1er février 2018

Poussées par la notion d'impermanence, les œuvres d'Isa Barbier se fondent sur une quête d'harmonie avec l'univers. Par des principes de répétition, de symétrie, de rayonnement, ses œuvres tendent à s'approprier ce germe universel porté jusqu'au mouvement des astres. Ainsi ordonnées dans l'espace, les feuilles et plumes utilisées depuis la préhistoire dans le champ du cosmétique (de Kosmos), en deviennent les atomes intemporels. De l'organicité de la matière à sa dimension cosmologique, Isa Barbier nous révèle à travers la répétition méditative de ses gestes, la puissance de régénérescence du vivant.

Nathalie Ergino, Directrice de l'Institut d'Art Contemporain - Villeurbanne/France

Isa Barbier, Insaisissable ...

Des effets de miroir, des allers-retours entre les oeuvres et ses "Chevelures de Bérénice" comme les fantômes d'un passé réactualisé: l'artiste française vient enchanter l'espace-temps offert à l'infini du présent, sculptant dans l'apesanteur la continuité d'une oeuvre, sa sécrète permanence donnée à l'aune d'un perpétuel recommencement. Figures fragiles de l'immanence qu'un souffle suffit à bousculer, ces compositions de plumes telles des évidences évidées, renvoient à l'espace de l'entre-deux des choses, plus qu'aux choses elles-mêmes. “Le centre du monde est partout, le ciel n'a plus d'angles {...)“, écrit le philosophe français Alain Chareyre-Méjean à propos de ces installations dont le "côté sublime tient é ce qu'elles délient la réalité des limites" jusqu'à se fondre dans leur propre entourage. Ces bruissements d'éternité réalisés in situ seront accompagnés de plusieurs "Chevelures de Bérénice", témoins du déroulement du travail de l'artiste. En effet, à chaque fin d'exposition , Isa Barbier détruit son installation qu'elle métamorphose en "chevelure", poussières de plumes qui conservent , sous une autre forme, la mémoire de l'oeuvre initiale....

Viviane Scaramiglia, 2014 — Extrait du texte Magazine ArtPassions 39/14

L’art du temps

L’apesanteur, un bluffant spectacle de plumes bruissant dans le poids du rien comme des poussières d’atomes, qui sculptent la brûlure du temps, cet instant fragile suspendu comme un souffle entre l’hier et ce qui peut advenir. A la Ferme-Asile de Sion, la plasticienne française continue de dérouler son œuvre infiniment troublante. Sa reprise de « La barque » créée in situ en 2007 : une fiction du provisoire comme une façon de faire palpiter la mémoire, la durée, la renaissance et la magie de l’éternel inachevé. Sur la mezzanine de la salle d’expositon, l’embarcation n’est plus apparition, comme autrefois, mais disparition. Sous la lumière rasante, elle s’effondre sur le sol, éparpillée comme des fragments du souvenir, tandis que, de cette œuvre faite un jour puis détruite, jaillit une présence nouvelle, une monumentale sculpture sans poids nommée Curiosity, comme le rover parti à la conquête de la planère rouge. De l’une à l’autre, entre passé et futur, la longue chevelure de Bérénice comme l’illustration de l’attente. « Délicates, mais vivantes et indestuctibles, les plumes constitutives d’une sculpture sont souvent reprises dans la construction d’autres corps. On peut s’en défaire le temps d’un silence, le temps d’une pause, et plus tard, les faire renaître. Ce n’est jamais fini. C’est un cycle, exactement comme le processus de la vie. » C’est ainsi qu’Isa Barbier joue sur tous les temps, les superpose, les met en dialogue dans des effets de miroir, noue leurs flux et ce qui noue en échappe par des fils invisibles…

Viviane Scaramiglia - Extrait in The Watches Magazine, n° 31, hiver 2012